Par Marguerite A. Peeters
Yakov Rabkin est professeur d’histoire à l’Université de Montréal, Canada. Spécialisé en histoire juive contemporaine, histoire des sciences modernes et histoire russe contemporaine, il est l’auteur de « Au nom de la Torah : une histoire de l’opposition juive au sionisme » (Presses de l’Université de Laval, 2004), actuellement traduit en onze langues. Ce n’est pas la thématique de cet ouvrage qui nous occupe dans cet entretien, mais la notion de liberté dans la tradition juive.
Nous avons rencontré Y. Rabkin au lendemain du Yom Kippour à Rhodes, Grèce, à l’occasion du World Public Forum - Dialogue of Civilizations qui s’y est tenu du 6 au 10 octobre 2011.
MP : La liberté est l’un des grands thèmes, sinon le thème principal, de la culture actuelle. Mais la liberté peut être mal interprétée et mal utilisée. Pouvez-vous nous parler de la liberté, de la conscience, de la loi que Dieu a inscrite dans le cœur de chaque être humain dans le judaïsme ?
YR : Un des principes fondamentaux du judaïsme, voire du monothéisme tout court, c’est le libre arbitre : la capacité de l’être humain de prendre des décisions. Mais afin de choisir, il faut avoir des options, un cadre qui définit ces options. Dieu nous a donné ce cadre. Les juifs l’appellent la Torah, qui correspond partiellement à ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament.
Un commentaire du deuxième siècle explique à sa façon le don de la Torah au mont Sinaï. Bien entendu, ce n’est pas la seule façon de comprendre cette histoire biblique. Dieu a soulevé la montagne au-dessus des têtes des Hébreux qui venaient de sortir d’Egypte. Il leur dit : « Ou vous acceptez la Torah, ou je fais écraser cette montagne sur vous ». « Oui, oui, on accepte, » répondent les Hébreux. Est-ce cela la liberté? En fait, oui. La Torah offre précisément ce cadre qui permet de prendre des décisions et donc d’exercer la liberté.
Prenons un exemple : on vient d’avoir un petit déjeuner. Vous auriez pu prendre un saucisson de porc : cela n’aurait constitué aucun acte de libre arbitre de votre part. Pour moi, cela aurait été un acte de libre arbitre. La Torah m’interdit de manger du porc. Que je le prenne ou non, dans les deux cas j’exerce ma liberté. Puisque cette interdiction ne s’applique pas à vous, vous ne pouvez point exercer cette liberté dans ce cas. Inversement, un cadre que vous avez accepté vous permet d’agir selon votre libre arbitre, mais il ne s’applique pas à moi.
Le libre arbitre est important car il responsabilise l’être humain. L’être humain n’est en effet pas ici par hasard, juste par résultat de matières biologiques : chacun a une mission dans ce monde. Hier à Yom Kippur, étant donné qu’on parle juste le lendemain, vers la fin de la prière on récitait une variante d’un dicton de la Mishna : « Il aurait été plus avantageux pour l’humain de ne pas avoir été créé ; or puisqu’il a déjà été créé, qu’il examine ses actes [passés et futurs]». Cette vision peut paraître pessimiste. En réalité, selon le Talmud, deux écoles de pensée, celle de Hillel et celle de Shamaï débattaient de cette question pendant des mois. De l’avis du rabbin Elazar Schach (1899-2001), un grand érudit de la Torah et un adversaire farouche du sionisme, si l’homme est concentré sur ses propres intérêts matériels, mieux vaut qu’il ne soit pas créé. Par contre, si l’homme est constamment conscient de la présence divine et la remercie pour ses réussites et ses échecs, pour tout ce qui lui arrive, pour sa présence dans ce monde, son existence acquiert un sens. Personnellement, je prends cette phrase comme un rappel à la fois à l’humilité et à la responsabilité.
« En acceptant le cadre, les hébreux ont acquis la liberté ». Est-ce en vous conformant au dessein de Dieu que vous acquérez la liberté ? Que dire des actes de libre choix qui ne sont pas déterminés par le cadre – actes pouvant paraître anodins s’ils concernent l’alimentation ou les vêtements, mais peuvent aussi concerner des décisions importantes pour la vie personnelle, tel le choix d’un conjoint ? Y a-t-il responsabilité en dehors du cadre de la Torah ?
Que je me conforme ou non, dans les deux cas j’exerce ma liberté. C’est précisément parce que j’ai un choix entre manger du porc ou non que j’ai la liberté. Par ailleurs, une des lectures publiques de la Torah lors du Yom Kippur énumère les relations sexuelles interdites. Aucun aspect de la vie n’échappe donc au cadre que Dieu nous a donné.
L’éloignement des juifs de la Torah commence avec la sécularisation de l’Europe il y a plus de deux siècles. De nos jours, certains juifs acceptent la validité de la Torah mais souvent ne s’y conforment pas. D’autres n’acceptent plus la Torah comme un cadre valable, et alors se pose la question de leur appartenance à la continuité historique juive.
Aucun aspect de la vie n’échappe pour vous au cadre de la Torah. Celle-ci a donc un côté holistique : elle définirait tous les choix possibles dans la vie de tout un chacun. La « liberté de choisir » est la valeur suprême de la culture postmoderne actuelle, qui prétend proposer une infinité de choix à l’être humain. En tant que juif, pensez-vous que nous avons une « infinité d’options » ?
Tout choix présuppose l’existence d’un nombre fini d’options. Il est illusoire de croire que nous avons une « infinité de choix ». La Torah offre surtout des options d’ordre éthique et rituel. Bien entendu, elle n’a rien à dire sur les choix qui, hélas, nous occupent le plus souvent, notamment nos choix de consommateur : acheter une voiture jaune ou grise. En revanche, le choix d’acheter ou de ne pas acheter une voiture peut s’inspirer de ce que la Torah nous dit quant à notre rapport avec la nature. Bien entendu la Torah, dans le sens large de la tradition religieuse plutôt que dans le sens littéral, peut inspirer nos choix d’ordre relationnel et familial. Mais dans tous les cas le nombre d’options est limité, souvent réduit à deux.
Lorsque vous dites : « Dieu nous a donné le cadre qui définit les options, et que les juifs appellent la Torah », vous impliquez que la Torah est pour vous, juif, l’unique cadre révélé. Est-elle pour vous source d’universalité ? Et si non, quelle est-elle, cette source, si elle existe ? Quels rapports voyez-vous entre la Torah et d’autres « cadres » révélés - tel que l’Evangile?
Je répondais à votre question en tant que juif. Pour moi, la Torah ne se limite pas aux livres de ce que les chrétiens appellent l’Ancien testament. Elle comprend également la tradition orale, la Mishna, le Talmud, la Responsa rabbinique jusqu’à l’enseignement dispensé de nos jours. La révélation se trouve alors interprétée par des générations de sages. Dieu même nous enseigne que la Torah ne se trouve plus aux cieux (Deut. 30 :11-14) ; il appartient aux humains de l’interpréter et de la mettre en pratique.
Depuis la destruction du Temple de Jérusalem il y a deux millénaires, le monothéisme biblique a donné naissance, pour ne nommer que ceux-ci, au judaïsme rabbinique, au karaïsme, à l’essénisme, au christianisme et plus tard à l’islam. Si le judaïsme rabbinique maintient que la révélation a eu lieu une fois au Mont Sinaï et ne se renouvellera plus, les chrétiens et les musulmans maintiennent que leurs religions respectives sont basées sur des révélations ultérieures. Les deux acceptent la révélation au Mont Sinaï comme fondamentale, et dans ce sens la Torah est sacrée, et si vous voulez, universelle pour eux aussi.
La plupart des juifs respectent les religions d’autrui et n’imposent point la leur. L’aspect universel passe par l’obligation formulée par Dieu à l’égard des enfants d’Israël de servir d’exemple : « C’est peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et pour ramener les restes d’Israël : Je t’établis pour être la lumière des nations, pour porter mon salut jusqu’aux extrémités de la terre » (Isaïe 49,6). Le judaïsme rabbinique ne cherche point à convertir les autres. Il reste réfractaire à toute universalité imposée. C’est le sens de la fête de Hanoukka, que nous célébrons autour du solstice d’hiver.
Le judaïsme distingue-t-il entre « acquérir la liberté » par le don ou « l’imposition » du cadre de la Torah, et « devenir libres » par la conformité libre à ce cadre divin, dans le sens que le christianisme donne à ce devenir, quand Jésus dit : « la vérité vous rendra libres » (libération du péché, du mensonge par la révélation de la vérité et adhésion au dessein de Dieu) ? Cette deuxième interprétation de la liberté est-elle présente dans le judaïsme ? Si je vous comprends bien, la responsabilité s’exerce d’abord par rapport à la mission que chacun a reçue.
Un autre commentaire pour le don de la Torah dit ceci : ils étaient 600.000 personnes et chacun a reçu sa Torah, c’est-à-dire chacun l’a reçue en fonction de sa mission, de ses capacités, de ses talents. Bien entendu, le cadre de la Torah ne varie pas. Mais chacun de nous y trouve une source d’inspiration particulière et individuelle. Cette mission particulière de chacun est très importante. Parfois au bout de toute une vie, on n’arrive pas à comprendre ce qu’on doit faire en ce monde. Il nous faut choisir entre différentes options, entre différentes voies à suivre. Et même s’il ne s’agit pas d’options préétablies dans la Torah, c’est toujours la Torah qui sert de guide et d’inspiration. Et faire ces choix est vital.
Si on conserve la conscience qu’il existe un être supérieur quelconque et qu’il a quelque chose à dire sur ma vie, on essaye de vivre sa vie selon cette volonté. D’aucuns considèrent cette conscience primitive, désuète. Ils disent : « ah quand on devient religieux, tout est écrit d’avance ». Non non, rien n’est écrit d’avance. Mais les choix deviennent plus clairs.
Si cette mission spécifique pour chacun vient de Dieu, il en résulte une synergie entre Dieu et l’homme.
Dans le discours judaïque, on parle d’un partenariat avec Dieu dans le but d’améliorer le monde, et tout d’abord d’améliorer soi-même. Mais le mot synergie pourrait s’y appliquer également. De toute façon, notre compréhension de la nature du lien que nous cherchons avec Dieu ne peut qu’être approximative.
Comment peut-on activer ce lien « humano-divin » dans la vie quotidienne, découvrir le dessein particulier de Dieu pour soi-même ? S’il existe un dessein divin, l’homme n’est plus seul à prendre ses décisions, n’est-ce pas ?
La conscience de Dieu, l’étude de sa Torah et la pratique de ses préceptes doivent nous inspirer à identifier le dessein qui s’applique à chacun de nous. Mais Dieu ne communique plus en direct, comme il l’avait fait dans le cas de Moïse ; il nous faut donc assumer la responsabilité de nos choix.
En d’autres termes, le dessein de Dieu nous laisse libres de prendre des décisions. Un dicton judaïque stipule : « Tout dépend de Dieu, sauf la crainte de Dieu. » Des préceptes et règles générales nous donnent une façon de nous connecter avec Dieu. Pour revenir à notre exemple, le porc n’a rien d’intrinsèquement mauvais, mais ne pas le manger représente pour un juif ou un musulman un acte qui le rapproche ou, au contraire, l’éloigne de Dieu. Beaucoup de comportements rituels, lorsqu’ils sont pratiqués, nous rappellent notre rapport avec Dieu qui, par ailleurs, est facile à oublier.
La vie du juif est imprégnée de bénédictions, de règles dont la valeur intrinsèque n’est pas toujours claire, mais qui nous rappellent que Dieu existe et nous aident à rester conscients et présents. Comme on dit en anglais, they enhance our awareness : elles développent notre conscience de l’existence de Dieu. Au sein du judaïsme, deux exigences peuvent sembler contradictoires. Les deux se manifestaient clairement dans la cérémonie du Yom Kippur hier. D’un côté, l’exigence qui met l’accent sur des règles spécifiques : jeûner, ne pas se laver, ne pas boire etc. Et on le fait. Il faut lire le rituel des sacrifices au temple de Jérusalem du Pentateuque. Et on les lit. Mais ensuite on lit Isaïe, dont le passage (ch. 57) qui incarne la seconde exigence : « Vous ne jeûnez pas à l’heure présente pour que votre voix soit entendue là-haut… Mais voici le jeûne que J’aime : c’est de rompre les chaînes de l’injustice, de dénouer les liens de tous les jougs, de renvoyer libres ceux qu’on opprime, de briser enfin toute servitude ; puis encore, de partager ton pain avec l’affamé, de recueillir dans ta maison les malheureux sans asile ; quand tu vois un homme nu, de le couvrir, de ne jamais te dérober à ceux qui sont comme ta propre chair ! »
Alors, effectivement, tel est le défi : suivre le rituel, mais sans en faire un culte, rester fidèle aux deux exigences dont le juif, comme toute personne religieuse, doit rester conscient. Il est facile de tout faire pour satisfaire une de ces exigences au détriment de l’autre. On connaît des gens qui se considèrent religieux et qui, en mettant l’accent sur le rituel, oublient la forêt derrière les arbres. D’autres, s’identifiant souvent comme laïcs, disent : « je n’ai pas besoin de rituel ; je veux juste faire du bien à mon prochain etc. » Comme juif, je crois que garder présentes à l’esprit les deux exigences divines est essentiel et incontournable. Pourquoi relever ce défi ? Parce que Dieu, cette intelligence supérieure, connaît notre nature mieux que nous-mêmes. Non seulement je lui obéis, mais je lui fais confiance.
Pardon d’insister, mais je n’ai pas le sentiment d’avoir une réponse à ma question : pour le judaïsme, devient-on, non seulement justes, mais libres en vivant selon la volonté de Dieu ?
Nous sommes libres devant les choix que Dieu nous impose. Il incombe à Lui seul de décider si nous devenons justes en choisissant le bon chemin. En acceptant Sa volonté, nous nous libérons un peu plus de ce que la tradition juive appelle le « mauvais penchant ». Dans ce sens, nous nous sentons plus libres.
La liberté, vous la définissez donc par rapport à la liberté de prendre des décisions. Mais la mettez-vous aussi en relation avec le discernement du bien et du mal ? Considérez-vous qu’on est libre quand on choisit ce qui est bien ?
Certains considèrent naturelle, voire innée, la connaissance du bien et du mal. Pour moi, cette connaissance ne peut venir que de Dieu, dont les critères ne changent pas avec la dernière mode mais que la tradition juive, qui évite la lecture littérale des textes sacrés, actualise continuellement.
Mais la liberté est-elle le choix de ce qui peut être discerné comme bon ?
Il faut d’abord le discerner. Pour pouvoir exercer le choix, il faut savoir que voler est mauvais. Une fois que je le sais, là je peux choisir de voler ou de ne pas voler. Il est triste mais bien connu que certaines personnes qui se considèrent religieuses commettent des transgressions qui profanent le nom divin.
Et je sais que voler est mal parce que Dieu l’a révélé dans la Torah, parce que c’est la loi ?
Oui. On connaît ce qui est bien par la révélation. Sans me référer au concept de justice naturelle, notre civilisation s’est développée largement sous l’effet du monothéisme issu de la révélation qui spécifie les exigences divines à l’égard du comportement humain. Certaines de ces interdictions (vol, meurtre) sont plus intuitives que d’autres (homosexualité). Lorsqu’on évacue la révélation comme base de la morale, on prend de très grands risques. Plusieurs tragédies que nous avons vécues au 20ème siècle sont attribuables à la mise en pratique de ces « nouvelles morales » (raciale, prolétarienne, etc.)
« Sans me référer au concept de justice naturelle… » Que voulez-vous dire ?
La justice naturelle est souvent comprise comme l’acceptation de deux principes procéduraux :
Audi alteram partem : permettre à toutes les personnes concernées par un litige de se faire entendre ;
Nemo judex in causa sua debet esse : prendre une décision en toute impartialité et objectivité.
Quant à moi, quand je parle de « justice naturelle », je pense à ce que serait un sentiment inné, naturel de ce qui est juste, tel que l’évoque le film de François Truffaut « L’enfant sauvage », par exemple. Or rien n’indique que ce sentiment existe en réalité. Car tout enfant, même le plus négligé, est éduqué par le milieu qui est le sien.
Par sa référence à la révélation comme source de l’éthique, le judaïsme a un apport important à faire au dialogue judéo-chrétien.
Saadia Gaon (Sa’īd bin Yūsuf al-Fayyūmi), philosophe et érudit de la Torah né en Égypte au 9ème siècle, a dit : « nous ne sommes un peuple (oumma) que par la Torah et ses préceptes ». Le judaïsme n’est pas une race, un groupe ethnique, une nation dans le sens européen du terme. C’est l’engagement envers la pratique et l’étude de la Torah qui a formé le juif à travers des milliers d’années. Il s’agit de l’alliance avec Dieu. Mais, bien entendu, on est libre de sortir de l’alliance et d’abandonner cette continuité judaïque. Il est important que les juifs qui s’engagent dans le dialogue judéo-chrétien reflètent cette continuité en y étant fidèles dans leur vécu quotidien.
La loi que Dieu a inscrite dans le cœur de chaque être humain a une source divine. Et elle est inscrite dans le cœur de tous les hommes. Ne faut-il pas trouver dans la révélation la source de l’universalité ?
Oui, mais la majorité des Occidentaux ne croit plus ce que vous venez de dire.
Ils ne le croient pas, mais n’ont-ils pas la capacité de reconnaître cette loi en eux-mêmes, s’ils le veulent ?
Oui, bien entendu, ils ont la liberté de la reconnaître. Mais, par exemple, au Québec où je vis, - une province qui était très catholique et qui s’est laïcisée à une vitesse vertigineuse dans les années 1960 - beaucoup de gens n’ont plus de repères. C’est un problème récurrent de la sécularisation. On ne comprend plus ce qui est permis et ce qui est interdit dans le sens de révélation, même si la considération, la courtoisie, le respect de la loi du pays sont toujours présents. Parler d’interdiction et de prescription religieuse devient de plus en plus difficile. Seule la minorité religieuse – juive, catholique, musulmane - comprend. Là, les concepts existent. Il était facile d’expliquer à mon voisin mormon que mon enfant, qui jouait avec le sien, ne pouvait pas manger certaines choses qui ne sont pas kaschers. Il comprend, il ne pose pas de questions. Mais à un voisin à qui manque cette conscience religieuse, je dois dire que telle nourriture est mauvaise pour sa santé, car c’est le seul argument qu’il va comprendre.
Dites-vous que lorsque les gens ont perdu leurs repères, ils ne sont plus capables de retrouver par eux-mêmes la loi que Dieu a inscrite dans leur coeur ? Cette loi serait-elle pour vous délébile ?
Hélas, nous l’avons constaté tout au long de l’histoire contemporaine.
Vous vous êtes intéressé à l’influence de la science sur l’éthique. Quelle est votre observation principale ?
J’ai observé la tentation de prendre la science comme une source de l’éthique. On cherche toujours des remplacements pour la religion depuis le 19ème siècle, à partir du positivisme. Le scientisme est omniprésent dans notre culture.
Ce qui m’a sensibilisé d’une façon anecdotique à cette question, c’est la proposition d’un thème de travail d’une étudiante dans un de mes séminaires sur la science. Son thème était : « Les attitudes des catholiques, des protestants et des scientifiques à l’égard de la contraception ». Elle a mis la science sur le même pied qu’une religion, finalement. Alors je lui ai demandé : « que va-t-il se passer, si votre scientifique est catholique : qu’est-ce qu’il va faire ? » Et elle était un peu bouleversée, car pour elle la science était une source absolue de valeurs. Je crois que nous vivons à une époque où – certes peut-être moins aujourd’hui qu’il y a cinquante ans - on absolutise la science. Cette absolutisation a déjà eu de très mauvaises conséquences : le génocide de la seconde guerre mondiale était basé sur la rationalité scientifique. Et je n’accepte pas l’argument de ceux qui disent : c’était de la mauvaise science. Peu importe - mauvaise ou bonne ! Car aujourd’hui on sait qu’elle est mauvaise, mais à l’époque, elle avait l’air bonne. Si, en s’appuyant sur la « bonne science », on va décréter qu’il faut exterminer tous les membres de telle race parce qu’ils sont « inférieurs », allons-nous pour autant suivre cette conclusion ? La science en elle-même n’arrive jamais à des recommandations pratiques. Elle peut juste nous indiquer quelque chose. Ce sont les êtres humains qui en tirent des conclusions d’ordre moral. La science nous explique comment le monde est organisé, comme il fonctionne. Les conclusions qu’on peut en tirer dérivent de notre libre arbitre.
Mon collègue et ami récemment décédé Jean-Jacques Salomon, qui vivait à Paris, a introduit le terme « technodélice » pour signifier qu’on est tellement pris par le défi d’inventer quelque chose qu’on oublie à quoi ça sert. Un collègue à l’université technique en Israël a donné comme examen le problème suivant : la construction d’un oléoduc pour transporter du sang. Il a donné tous les paramètres, le degré de viscosité du sang etc. Les étudiants se sont mis à écrire, et aucun d’entre eux n’a demandé : qui a besoin de cet oléoduc ?
L’utilisation d’un langage scientifico-médical qui oblitère notre sensibilité morale est le danger que nous avons expérimenté au 20ème siècle. Dans le film Shoah de Claude Lanzmann, il y a un épisode que j’ai projeté à mes étudiants : l’interview d’un ingénieur qui travaillait à la construction des camions à gaz qui tuaient les gens. Comment parlait ce monsieur âgé ? « Oui, c’était techniquement difficile car la cargaison avait tendance à se concentrer à l’arrière du camion et il fallait renforcer les axes… » Problème technique ! Il n’a jamais mentionné les êtres humains qui y étaient asphyxiés. Le danger est toujours présent quand nous traduisons un problème moral en problème technique : on oblitère notre sensibilité. Déjà elle n’est pas grande…
Vous employez l’expression « sensibilité morale ». On revient à la question du départ : l’être humain a donc un sens de ce qui est bien et de ce qui est mal, il y est sensible.
Non. Je n’ai pas dit « sensibilité morale innée ». Je parle d’une sensibilité basée, au moins historiquement, sur la révélation. Mais du moment où on remplace les concepts propres à la morale par des termes scientifiques et techniques, cette sensibilité est neutralisée, voire oblitérée.
Vous ne croyez pas, donc, que cette sensibilité au bien soit innée.
Je n’ai pas de preuve qu’elle soit innée.
Soit elle est innée, soit elle est donnée.
Ou transmise par la culture qui, elle, reflète un enseignement des valeurs morales absolues. Dans notre civilisation, ces valeurs sont ancrées dans le monothéisme, mais il peut y avoir d’autres systèmes de valeurs morales dans les cultures où le monothéisme est pratiquement absent.
Si on dit : la loi est bonne parce qu’elle vient de Dieu, mais sans reconnaître le bien intrinsèque de cette loi, Dieu et la loi ne sont-ils pas comme un dictateur ?
Effectivement le Pentateuque est plein de menaces : « si vous transgressez la loi, Je vais vous punir ». Or dans la réalité nous savons très bien que le ciel ne nous envoie pas des pierres du moment qu’on fait quelque chose de mal. Donc il y a une grande patience, une grande tolérance d’en haut par rapport à notre comportement. Parfois on dirait une trop grande tolérance.
Mais pour revenir à votre question : j’observe le précepte parce que c’est un précepte qui vient de Dieu (ne pas manger du porc, par exemple), ou bien j’accepte le précepte parce qu’il est donné par Dieu mais en plus il y a une valeur intrinsèque qui est positive et je reconnais qu’il est bon pour moi. Aider mon prochain, ou aimer mon prochain, ne pas voler, donner une dîme… tout cela semble intrinsèquement bon. Il est important de servir Dieu dans la joie, suivre ses préceptes par amour de Dieu.
La loi n’est-elle pas bonne parce qu’elle est une loi d’amour ? Dieu est amour, non ? Dès lors, la loi est une loi d’amour qui recherche ce qui est bon.
Si nous croyons que nous sommes créés par Dieu, Il connaît notre nature. Il ne va pas exiger de nous des choses qui sont impossibles. Il y a une loi dans le Pentateuque qui illustre très bien cela et qui est malheureusement très actuelle. Il y a une guerre, et un soldat voit une très belle femme. Que dit le Pentateuque ? Si le Pentateuque disait : « non, tu ne la touches pas », cette loi n’aurait aucun effet et il y aurait des viols. Le Pentateuque dit : « non, très bien, tu la prends chez toi, tu lui rases la tête pour qu’elle fasse le deuil de sa famille, et tu la mets devant la porte de ta maison pour que tu la voies chaque fois que tu entres et que tu sors. Au bout de trente jours, tu peux la marier ». C’est connaître exactement la nature de l’homme et ne pas exiger l’impossible. Pendant trente jours, je regarde cette femme avec la tête rasée : est-ce que vraiment elle m’attire tellement ? Peut-être que je vais la renvoyer dans sa famille ! Cette attente fait de sorte qu’en fait, le soldat peut changer d’avis. Cette loi illustre très bien la connaissance divine de notre nature. Il y a des choses que l’on ne peut pas interdire : un soldat, dans une guerre, dans une bataille, est un animal ; il n’est plus un être humain. Et donc on ne peut pas exiger des choses qui sont impossibles. Mais dire : « oui, c’est possible, mais dans trente jours », là, ça change tout. Je ne sais pas si j’ai répondu à votre question, mais je crois que c’est la connaissance de la nature de l’homme qui est importante.
Connaissance de l’homme qui fait défaut à la culture actuelle.
Oui, elle fait défaut à la culture en général mais aussi à chacun de nous. En fait, nous prenons peu de temps pour nous connaître, voire pour nous aimer. Bien entendu, on ne peut pas prétendre à une connaissance parfaite, surtout quand il s’agit de soi-même. Or, la Torah nous offre des points de vue perspicaces et objectifs.
On parlait du scientisme. J’ai observé dans mon travail qu’au niveau de la gouvernance mondiale, on est gouverné par des sociologues et des experts dans tous les domaines : changement climatique, « égalité des sexes », « éradication de la pauvreté », développement durable… Ils font la loi ! Cela pose un problème démocratique fondamental. Car la démocratie traditionnelle, c’est le gouvernement par le peuple pour le peuple – le peuple qui est censé avoir des valeurs communes et mandate son gouvernement pour qu’il soit gouverné selon ces valeurs. Etes-vous d’accord avec cette observation ?
Je ne crois pas qu’on soit gouverné par les experts. On est gouverné par des groupes d’intérêts qui arrivent à rationnaliser leurs choix par référence à l’expertise. Il y a toute une littérature sur l’expertise qui existe justement parce que c’est une façon de cacher les vrais intérêts. Même la crise financière actuelle est présentée comme un problème technique. Or c’est un problème humain, politique, social qui n’a rien à voir avec la technique ! Mais on ne veut pas parler de ces aspects car on veut garder le pouvoir du grand capital en nommant des « gouvernements de technocrates » comme si ces « technocrates » étaient libres de toute allégeance politique. L’absence d’alternative politique frustre énormément la population. On ne sait pour qui voter, car cela ne change rien : un modèle unique est imposé à l’échelle globale. Et nous sommes tous abrutis par la télé qui transforme le citoyen en consommateur. Du moment qu’on est juste consommateur, la liberté se réduit à choisir le savon à la lavande ou celui à l’avocat. La dignité humaine est alors réinterprétée comme la capacité de choisir entre deux savons, et, en plus, on en est reste largement satisfait. Un pays qui n’offre pas ce choix, Cuba ou, anciennement l’URSS, ne respecterait-il pas la dignité humaine ? À mon avis, le capitalisme matérialise l’être humain de manière beaucoup plus grave que le socialisme. La Russie actuelle en est un exemple convaincant.
Quel est selon vous le chemin pour revenir à notre humanité ?
Je ne trouve pas qu’on puisse revenir. On ne revient jamais. On peut avancer en utilisant certains éléments que nous avons abandonnés, comme un retour à une alimentation plus naturelle et, en général, un rapport plus respectueux envers la nature. Je suis enseignant. Ma façon n’est pas d’organiser un parti politique, mais d’exprimer des idées librement, sans contrainte. Comme professeur, on est privilégié car on a le temps pour réfléchir, pour lire. J’ai le temps et le loisir, payé par la société, d’investiguer certaines questions. J’ai l’obligation de partager ce que je trouve. Et donc je dois à la société le produit de ce que je pense et réfléchis, quitte à choquer, à aller à contre courant. Mais c’est ce qui est ma fonction sociale ! Je dois formuler des choix, dont certains risquent de déplaire.
Le sionisme vous a amené à vous intéresser à la politisation de la religion que vous considérez un grave danger.
Ce qui m’intéresse, c’est l’utilisation, l’instrumentalisation de la religion à des fins politiques, tout comme les experts aussi sont instrumentalisés. Les sionistes les plus convaincus de nos jours sont adeptes du national-judaïsme. Ils croient qu’« il faut habiter cette terre parce que c’est la loi divine ». Or à l’intérieur de la tradition juive, il existe une gamme d’interprétations très différentes ! Prendre le texte littéralement est contraire à la tradition juive. C’est pourquoi le sionisme était rejeté par la majorité écrasante des juifs, tant par les érudits de la Torah que par les masses juives. Aujourd’hui on confond souvent sionisme et judaïsme. C’est pourquoi j’ai consacré mon dernier livre à l’opposition juive au sionisme.
Je ne suis pas partisan de l’instrumentalisation politique de la religion. Ce sont les valeurs de la religion, lorsqu’elles sont internalisées par les êtres humains qui s’occupent de politique, qui peuvent améliorer la gestion politique. Par contre, invoquer la volonté divine dans le processus politique, ce qui se fait aussi bien aux Etats-Unis qu’en Israël et en Arabie Saoudite, ne peut qu’engendrer ce que l’on appelle en anglais « self-righteousness ». Or, comme l’a bien remarqué le rabbin Jonathan Sacks de Londres, « righteousness and self-righteousness are mutually exclusive », autrement dit, « la capacité d’agir avec justice et la prétention de se croire juste s’excluent mutuellement ».
FIN