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La « cohabitation »

Différente des unions de fait est la situation dite de la « cohabitation ». Alors que le concubinage se caractérise par son aspect transitoire, volontiers anarchique, avec souvent un rôle prépondérant du partenaire de sexe masculin, et se voit plutôt dans des conditions sociales difficiles, où le mariage est un luxe, la cohabitation, elle, relève d’un choix personnel des deux partenaires, ouvert sur une certaine durée, et se trouve moins conditionnée par les aspects économiques et sociaux que par les tendances psychologiques et affectives. Cette cohabitation est actuellement le mode de vie choisi par nombre de couples, plus particulièrement de couples jeunes, dans les pays développés au premier titre, mais déjà aussi dans certains centres urbains des pays en voie de développement, sur le modèle de ce qui se passe dans les pays développés. Elle représente aujourd’hui le gros des « unions de fait » enregistrées par les statistiques dans ces pays. C’est cette situation qui constitue la « nouveauté » sur le plan des débats et sur le plan pastoral.

Ces « couples de fait » n’ont, bien souvent, qu’une vision formaliste du mariage. Ils se refusent à une célébration qui n’ajouterait rien à leur bonheur individuel et semblerait même en rompre l’intimité. Leur façon de « vivre ensemble » sans engagement formel réciproque répond aux contraintes d’une société impersonnelle et sans âme, une société de la compétition et du « chacun pour soi », où la vie affective se réfugie dans l’intimité du couple. Cette « privatisation » du couple fait que celui-ci n’a pas tendance à rechercher une reconnaissance sociale et juridique de son état, et même repousse cette reconnaissance qui semblerait faire intrusion dans un bonheur vécu à deux. Une telle tendance, qui va contre toute forme d’engagement, trouve ses racines dans un mode d’éducation actuel peu formateur qui ne favorise pas la maturation psychologique de l’individu et ne privilégie guère sa capacité à endosser des responsabilités. Les psychologues nous parlent à ce sujet d’« adolescences interminables ».

Dans bien des cas, ces « cohabitations » juvéniles se poursuivent lorsque les individus sont entrés dans l’état adulte, qu’ils sont engagés dans la vie professionnelle et ont acquis un statut social et des sources de revenu régulières. Elles sont alors marquées par une certaine fidélité et par la naissance d’enfants qui sont « reconnus » par chacun des parents. On peut même parler, à leur sujet, de « famille naturelle », la seule différence apparente entre ces familles et les familles institutionnelles étant l’absence de mariage. Mais cette différence semble importante, puisque ces couples, bien que stables, unis, et procréant se refusent à la reconnaissance juridique, dans le mariage civil, et rejettent absolument tout mariage religieux. En fait, lorsque de tels couples se décident au mariage, après plusieurs années de cohabitation, c’est cette démarche qui, souvent, amène la rupture du couple dans les mois qui suivent la cérémonie.

Ce sont ces « cohabitations », qui sont responsables de la baisse de la nuptialité et de l’augmentation croissante du nombre d’enfants nés « hors mariage » observées depuis une vingtaine d’années dans les pays développés. Elles tendent aujourd’hui à devenir une règle dans ces pays, dépassant largement le cadre des 10% des couples qui leur était attribué dans les statistiques. Il va sans dire qu’elles ne requièrent aucune reconnaissance juridique, puisque c’est cela même qui les définit.

L’exemple négatif que beaucoup de jeunes ont vu chez leurs parents contribue certainement à ce phénomène culturel de notre époque : divorces, mariages successifs, « polygamie échelonnée », mésentente et processus de revendication croissante entre les époux, les conduisant à la séparation. Y contribue aussi les difficultés matérielles concrètes s’opposant à la constitution d’un foyer stable : statut estudiantin, chômage ou risque de chômage, coût des logements, incertitude sur l’avenir. Les médias, et en particulier la télévision, « maîtres à penser » pour bien des jeunes en l’absence de véritables éducateurs, contribuent aussi à forger le climat culturel favorable à ces cohabitations sans engagements, en présentant en modèles les situations conjugales irrégulières.

La tendance actuelle à la durée et à la stabilité des couples vivant dans un tel régime de « cohabitation » montre cependant que le phénomène va au delà du simple refus du mariage, perçu sous un mode formaliste. C’est le point de vue même sur la famille qui a changé : la famille n’est plus vue comme « cellule primordiale de la société », ayant devoirs, responsabilités et droits vis-à-vis de cette société. Elle est considérée comme le lieu du privé, de la vie affective, des rapports interpersonnels, le refuge où l’homme et la femme viennent « se refaire », vivre affectivement à l’abri de leur intimité. Cette famille-là vit pour elle-même et n’a nul besoin d’une reconnaissance sociale, administrative ou juridique, sauf si cela pouvait entraîner quelque avantage financier, ou faciliter l’insertion des enfants dans la vie active.

Selon les récentes statistiques de l’Insee pour la France, en 1998, 2,4 millions de couples étaient non mariés contre 1,5 million en 1990, soit une augmentation de 60%. Si elle reste un phénomène minoritaire (sur 27 millions de personnes vivant en couple, 24.8 millions sont mariés), la cohabitation fait tâche d’huile car elle devient majoritaire chez les jeunes. Jusqu’à l’âge de 26 ans, les cohabitants sont plus nombreux que les mariés. De plus, la cohabitation, hier qualifiée de « juvénile », ne l’est plus, car elle s’installe de plus en plus dans la durée, sans que le couple cherche à se marier. Surtout, l’arrivée d’un enfant n’entraîne plus nécessairement le mariage. La cohabitation s’ouvre à la procréation: plus de 1 million de ces couples vivent ainsi avec des enfants, et presque la moitié de ceux-ci en ont plusieurs. La majorité de ces enfants est reconnue par leur père, porte son nom, et vient au monde dans un couple non marié, mais stable. Plus du tiers de ces enfants sont reconnus par les deux parents avant la naissance (contre 1% il y a trente ans). A l’âge d’un mois, 83% des enfants bénéficient d’une filiation paternelle contre 33% en 1965.

On peut donc dire que la cohabitation s’installe en France comme un choix de vie de couple, marqué par un refus du mariage, mais ouvert sur une certaine stabilité et sur la procréation. Ce qui fait parler à son sujet de « famille naturelle ».