Le second thème dans cette contestation de la famille est celui de son indéfinition. La famille, selon cette thèse, ne pourrait pas se définir. On ne parle pas alors de « famille » au singulier, mais de « familles » au pluriel, parce que l’on considère qu’il ya de nombreux modèles de familles, selon les différentes cultures, les différentes religions, les différentes contingences historiques.
Une expression assez fidèle de la pensée contemporaine vis-à-vis de la famille peut être trouvée dans les écrits du sociologue Louis Roussel qui s’interroge sur la « désintégration » actuelle de la famille, ses causes, et ce qu’elle prépare pour le futur. Pour Louis Roussel ce que montre aujourd’hui au sociologue la crise du mariage (et de la famille par conséquent) ce n’est pas tant la dés-institutionnalisation du couple que le fait que le fondement du mariage (et de la famille) a « cessé d’apparaître comme naturel et sa pérennité comme allant de soi » [1]. Après la remise en cause de l’institution familiale par les penseurs du XIXème et du début du XXème siècle, après les attaques contre la famille menées depuis le début du siècle par les régimes totalitaires, il y avait effectivement eu après guerre, continue Louis Roussel, une période de confiance renouvelée dans la famille, considérée comme l’aire de sécurité irréductible dans un espace social traversé par la violence ; « on ne parlait plus de la crise de la famille mais de son renouveau » ajoute Louis Roussel. Mais depuis 1965, cette situation s’est renversé « avec une soudaineté et une simultanéité étonnantes » : la divortialité, la cohabitation juvénile ont doublé en quelques années, la nuptialité s’est inversé brusquement, alors même qu’aucune guerre, qu’aucune instabilité politique ou économique n’étaient là pour rendre compte de ces changements et leur assigner un caractère temporaire. Il y a donc, selon Roussel, désintégration d’un modèle institutionnel que l’on estimait jusqu’alors naturel, inamovible, unique dans son fondement et son expression sociale. Cette désintégration du mariage et de la famille n’est pas liée à des causes extérieures mais aux changements survenus dans la société.
« La crise actuelle de la famille » écrit Louis Roussel « n’est sans doute qu’un signe parmi d’autres qui nous avertit de dérèglements plus vastes dont nous sommes à la fois les spectateurs et les acteurs ». Il n’y a donc pas lieu d’attendre un « retour en arrière ».
Cette incertitude sur la possibilité pour la famille de survivre à sa crise actuelle, qu’éprouve Louis Roussel en tant que sociologue, est partagée aujourd’hui par beaucoup, qui ne sont pas sociologues, mais qui se demandent si la notion que l’on avait jusqu’ici de la famille comme institution permanente et stable, base de la société, n’était pas purement liée à une culture déterminée, et s’il n’existerait pas en fait non pas un, comme on le croyait jusqu’ici, mais des types de famille possibles en fonction des époques, des lieux, et des transformations.
C. J. Pinto De Oliveira, dont on ne peut suspecter la fidélité vis-à-vis de l’institution familiale n’écrit-il pas lui-même que « parler de la famille au singulier, c’est déjà s’accommoder aux simplifications du langage commun » [2].
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, lors de la préparation de l’Année Internationale de la Famille dans le cadre de l’Assemblée Générale des Nations Unies, des difficultés aient surgi au sein de l’Assemblée par suite des affrontements auxquels cette préparation donnait lieu entre des conceptions très différentes de la famille. Ces difficultés ont été telles que l’Assemblée Générale n’est pas arrivé à donner cette définition attendue de la Famille sans laquelle rien de concret pour la famille et les politiques familiales ne pouvait espérer être fait en son sein. Dans la résolution 44/82 du 8 décembre 1989 on s’est donc contenté de préciser que « la forme et les fonctions des familles varient d’un pays à l’autre au sein d’une même société. Cette diversité reflète celle des préférences individuelles et des conditions de vie dans chaque société ».
De fait, un des signes symptomatiques de ce doute actuel sur la famille est cette indéfinition de la Famille qui a représenté une thèse centrale dans la littérature répandue par les organismes coordinateurs de l’Année Internationale de la Famille. Dès le début de la célébration de cet événement au niveau de l’ONU, il a été possible de percevoir le cap qui avait été ainsi pris. Les confirmations en sont venues par la suite dans les documents écrits, en particulier celui intitulé « Construisons la plus petite des démocraties au cœur de la Société ».
Cette impossibilité de définir la famille acquiert le rang d’une thèse centrale et, pourrait-on dire, d’un axiome qui ne nécessiterait aucune démonstration. On fait passer la prémisse pour une évidence, et il ne manque pas de personnes ni même d’institutions pour tomber dans le piège. Rien d’étrange donc si, dans les différentes réunions préparatoires de l’Année Internationale de la Famille, il y ait eu une position fermée, inébranlable, celle d’éviter à tous prix l’emploi du mot mariage, en dépit des demandes formulées pour cela. La raison en est simple : assumer le thème du mariage serait déjà commencer à cheminer dans le sentier menant à une juste compréhension de l’identité et de la définition de ce qu’est la famille.
Quelques uns - y compris des croyants - ont été d’avis d’éviter cette discussion sur la nature de la famille et sa définition afin de maintenir une atmosphère d’ouverture, de compréhension et de dialogue. Le temps montrera comme de telles positions ne sont ni innocentes, ni absentes de conséquences.
En union avec l’indéfinition de la famille, on a joué l’idée de la « famille incertaine ». On ne sait pas grand chose d’elle, de son caractère, naturel ou non, et, au long de ses changements et transformations, on ne peut prédire son futur. Cette « indéfinition » de la famille a une conséquence immédiate: on est prêt à accueillir n’importer quel type d’union comme « famille », en premier lieu l’« union libre », et ensuite tout ce que les caprices et les désirs humains désordonnés peuvent proposer. .
On sait la tendance qui s’est manifestée lors de la récente résolution du Parlement Européen pour introduire dans les législations, comme famille ayant droit, les unions homosexuelles et lesbiennes[A3-0028/94. Résolution sur l’égalité des droits des homosexuels et des lesbiennes dans la Communauté européenne (p. V 57 II, 08.02.l994). ]]. Ceci est un des résultats du fait d’avoir évité de définir ce qu’est la famille. A ce compte, sous le nom de « famille » on pourrait tout mettre ! A cette constante universelle de la Famille on a voulu opposer des alternatives que l’on prétendait lui substituer et qui se sont révélées inconsistantes. On nie la profondeur de cette institution naturelle qui plonge ses racines dans le dessein de Dieu, dans la création, qui est « ab initio » et non le produit d’un consensus social tardif.
Indéfinition, incertitude sur une institution aussi marquée historiquement que la famille traduisent en fait l’état de doute profond de l’homme contemporain vis-à-vis de toutes les structures et de toutes les valeurs de la société dans laquelle il vit et, finalement, un doute profond sur la vérité. Devant les changements trop rapides du monde autour de lui, la perte de ses repères, l’homme s’enfonce, comme dans toutes les époques de crise, dans le scepticisme, la « suspension d’opinion ». Or le scepticisme, cul-de-sac philosophique où les sophistes précipitaient leurs élèves, ne peut être limité au seul domaine des idées: tôt ou tard, c’est l’agir qu’il contamine. S’il n’y a pas de Vérité, alors « tout est permis », selon la fameuse phrase d’Ivan Karamazov, meurtrier de son père, laissant accuser son frère à sa place.
Alvin Toffler, en 1970, dans son livre Le choc du Futur, constatant les changements de plus en plus accélérés du monde, la disparition de toute stabilité, de toute durée, de tout repère au profit de l’éphémère et du provisoire, dans ce règne du « prêt à jeter », prédisait que l’homme, d’ici peu, se trouverait face à des situations de plus en plus incontrôlées, déroutantes, dans un monde essoufflant où tout irait trop vite, véritable « choc du futur ». Parmi tous ces changements trop rapides, désorientants, Toffler mettait en premier lieu ceux qui affecteraient la famille, avec sa réduction à la famille nucléaire, son instabilité croissante précédant de peu sa dissolution.
Toffler posait la question: l’homme, pris dans cet ouragan du changement perpétuel saura-t-il s’adapter pour survivre ? Les conclusions de Toffler étaient plus que discutables, mais son intuition était juste: nous sommes, aujourd’hui, déjà entrés dans l’ouragan des situations non contrôlées, et la famille, effectivement, semble craquer de toutes parts. Saurons-nous « refaire nos forces », retrouver une stabilité, une vérité, ou nous laisserons-nous entraîner par le fleuve du changement perpétuel vers un scepticisme mortel?
[1] Louis Roussel, « Tendances de désintégration dans la famille », in La Famille, un défi face à l’avenir, B. Schnyder ed., Fribourg, Editions Universitaires, 1982, pp.29-41.
[2] Carlos-Josaphat Pinto De Oliveira, « Famille: valeurs éthiques et modèles historiques », in La Famille- un Défi face à l’avenir, Fribourg, Editions Universitaires, 1982, p 166.