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Lumières et ombres sur les valeurs de la famille

Si notre société contemporaine n’est pas sans valeurs ni signes d’espérance, sur des plans aussi variés que ceux des droits de l’homme ou de la protection de la vie et de la santé des plus faibles, elle laisse cependant, pour Jean Paul II, à désirer en d’autres points et tout particulièrement en ce qui concerne les valeurs de la famille.

1) L’exhortation apostolique Familiaris consortio

Le Pape Jean Paul II, dès les premiers paragraphes de l’Exhortation Apostolique Familiaris consortio, a tenu à présenter ces ombres et ces lumières de notre société en ce qui concerne la famille. Il écrit ainsi :
« A notre époque, la famille, comme les autres institutions et peut-être plus qu’elles, a été atteinte par les transformations, larges, profondes et rapides, de la société et de la culture. De nombreuses familles vivent cette situation dans la fidélité aux valeurs qui constituent le fondement de l’institution familiale. D’autres sont tombées dans l’incertitude et l’égarement devant leurs tâches, voire dans le doute et l’ignorance en ce qui concerne le sens profond et la valeur de la vie conjugale et familiale. D’autres voient enfin la réalisation de leurs droits fondamentaux entravée par diverses situations d’injustice » (Familiaris Consortio n°6)

Parmi les aspects négatifs qui marquent certaines familles, aujourd’hui, le Pape relevait des
« d’indices d’une dégradation préoccupante de certaines valeurs fondamentales: une conception théorique et pratique erronée de l’indépendance des conjoints entre eux; de graves ambiguïtés à propos du rapport d’autorité entre parents et enfants; des difficultés concrètes à transmettre les valeurs, comme bien des familles l’expérimentent; le nombre croissant des divorces; la plaie de l’avortement; le recours sans cesse plus fréquent à la stérilisation; l’installation d’une mentalité vraiment et proprement contraceptive.» (Familiaris Consortio n°6)

Alors que, dans les pays du tiers monde, les familles manquent souvent des moyens fondamentaux pour leur survie, dans les pays riches, un phénomène contraire se produit: ne manquant de rien, les familles deviennent égoïstes et refusent la vie :
« Dans les pays plus riches… le bien-être excessif et l’esprit de consommation, celui-ci étant paradoxalement uni à une certaine angoisse et à quelque incertitude quant à l’avenir, enlèvent aux époux la générosité et le courage de susciter de nouvelles vies humaines; souvent la vie n’est plus alors perçue comme une bénédiction, mais comme un péril dont il faut se défendre » (Familiaris Consortio n°6)

C’est ce mélange entre signes positifs et signes négatifs dans la famille contemporaine qui fait dire au Pape :
« La situation historique dans laquelle vit la famille se présente donc comme un mélange d’ombres et de lumières » (Familiaris Consortio n°6)

A la racine de ces phénomènes négatifs, le Saint Père décèle une « corruption du concept et de l’expérience de la liberté », « celle-ci étant comprise non comme la capacité de réaliser la vérité du projet de Dieu sur le mariage et la famille, mais comme une force autonome d’affirmation de soi, assez souvent contre les autres, pour son bien-être égoïste » (Familiaris Consortio n°6)

2) La « Lettre aux Familles »Gratissimam Sane (2 février 1994)

Plus de dix ans après Familiaris Consortio le constat que dresse Jean Paul II dans sa « Lettre aux Familles » est encore plus alarmant. Cette fois ci le Pape parle nettement d’une « crise de la vérité » ou « crise des concepts » au travers de laquelle le monde contemporain semble rejeter les valeurs familiales au profit d’une « civilisation de la jouissance » contraire à la « civilisation de l’amour ».
« Qui pourra nier, dit le Pape, que notre époque est une époque de grave crise qui se manifeste en premier lieu sous la forme d’une profonde « crise de la vérité »? Crise de la vérité, cela veut dire d’abord crise des concepts. Les termes « amour », « liberté », « don désintéressé », et même ceux de « personne », de « droits de la personne », expriment-ils vraiment ce que par nature ils signifient ? » (Gratissimam Sane n°13)

Pour le Saint Père, cette « crise des concepts », aux origines de la crise de la famille, vient du positivisme et de l’utilitarisme ambiants, lés à un développement qui s’est fait de façon unilatérale, dans la technologie :
« Le développement de la civilisation contemporaine est lié à un progrès scientifique et technologique réalisé de manière souvent unilatérale, présentant par conséquent des caractéristiques purement positivistes. Le positivisme, on le sait, produit comme fruits l’agnosticisme dans les domaines théoriques et l’utilitarisme dans les domaines éthiques et pratiques » (Gratissimam Sane n°13)

C’est l’utilitarisme omniprésent dans la civilisation contemporaine qui explique la crise de la famille : on ne respecte plus les personnes, on les utilise pour sa propre jouissance. L’utilitarisme débouche en effet en pratique sur l’hédonisme, la recherche de son propre plaisir. L’hédonisme ne trouve dans la famille qu’un obstacle, une gêne à la liberté individuelle :
« L’utilitarisme est une civilisation de la production et de la jouissance, une civilisation des "choses" et non des « personnes », une civilisation dans laquelle les personnes sont utilisés comme on utilise des choses. Dans le cadre de la civilisation de la jouissance, la femme peut devenir pour l’homme un objet, les enfants une gêne Pour les parents, la famille, une institution encombrante pour la liberté des membres qui la composent » (Gratissimam Sane n°13)

Cette mentalité utilitariste pénètre tous les domaines, y compris celui de l’éducation, où certains programmes dits « d’éducation sexuelle » ne sont que des invitations à l’exercice d’une génitalité conçue sous le seul mode de la jouissance individuelle.

La famille se trouve aujourd’hui contestée, attaquée, méprisée parce que ce dont elle témoigne - la possibilité de l’amour vrai, du don désintéressé de soi, du généreux accueil de la vie - porte témoignage contre les falsifications de l’idéologie hédoniste. Du coup il n’est plus possible, ajoute Jean Paul II, d’être aujourd’hui époux, parent ou enfant sans se sentir menacé par ces forces négatives :
« La famille est en danger. Quel est le danger? C’est de perdre la vérité sur la famille elle-même, à quoi s’ajoute le danger de perdre la liberté et, par conséquent, de perdre l’amour même » (Gratissimam Sane n°13)

La « contre-civilisation » à l’œuvre dans notre présente culture ne croit pas « au bel amour », à l’amour vrai. Pour elle, il n’y a que la satisfaction de la concupiscence qui tienne, et l’acte sexuel n’est plus rencontre et donation réciproque mais « usage » mutuel de l’homme et de la femme, rendus « esclaves de leurs faiblesses ». Les mass-médias, dit le Pape, ne font que favoriser ces tendances en présentant des programmes où l’on insiste davantage sur les « faiblesses » de l’homme que sur sa capacité d’humaniser sa sexualité. Il faut donc, nous avertit le Saint Père, être lucide sur la position délicate où se trouvent aujourd’hui les familles, soumises aux messages de la « mentalité de consommation et antinataliste », relayés par les médias. Les familles, aujourd’hui, sont plus vulnérables, plus fragiles, plus facilement atteintes par ce qui affaiblit ou même détruit leur stabilité. Mais le danger ne s’arrête pas là: une fois désunies, disloquées, les familles non seulement « cessent de rendre témoignage à la civilisation de l’amour » mais « peuvent même en devenir la négation, une sorte de contre-témoignage » (Gratissimam Sane n°13):
« Une famille disloquée peut, à son tour, renforcer une forme particulière d"’anti-civilisation", en détruisant l’amour dans les différents domaines où il s’exprime, avec des répercussions inévitables sur l’ensemble de la vie sociale » (Gratissimam Sane n°13)